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Résultats obtenus

  • L'adoption
    Pourquoi adopter une liste de diffusion disciplinaire ?
    Les disciplines scientifiques et techniques sont-elles plus adoptantes que les disciplines littéraires ?
    Des usagers de l’informatique personnel et pédagogique ?
    Conclusion concernant l'adoption

  •  


    L'adoption

    Nous définirons le terme d’adoption comme la part de la communauté des enseignants qui s’est abonnée à une liste, que ces enseignants contribuent ou non à la liste.

    Reprenons chacun des facteurs évoqués dans le chapitre précédent concernant l’adoption des listes de diffusion. Nous étudierons successivement les représentations des enseignants abonnés concernant ces listes de diffusion (pourquoi s'abonner à une liste), le rôle de la discipline (littéraire versus scientifique et technique), l’importance de l’expertise en informatique.

     

    Pourquoi adopter une liste de diffusion  disciplinaire ?

    Nous avions supposé que trois pôles de motivations puissent être à l’origine de l’abonnement à une liste de diffusion :

    • la discipline scolaire avec une dimension utilitaire et une dimension identitaire,
    • Internet et le média liste de diffusion avec une dimension de découverte et une dimension identitaire,
    • la communication au sein d’une communauté.

    Les propositions concernant la dimension utilitaire de la discipline recueillent des avis majoritairement favorables. On peut remarquer la quasi-unanimité pour la proposition " se tenir informé des débats au sein de la discipline " (94% des 303 répondants) , puis la " confrontation des pratiques avec celles des collègues (80%) et pour " l’accès privilégié à l’information concernant la discipline " (75%).

    On peut noter que la proposition concernant la communauté virtuelle est celle qui suscite le plus grand rejet : 48% d’avis défavorable et 23% de non-réponse, que l’on peut probablement interpréter comme un désaccord avec cette proposition.

    Paradoxalement, les listes de diffusion ne semblent pas perçues majoritairement, en tous les cas de façon nette, comme permettant de s’exprimer (50% d’avis favorables pour cette proposition).

    Les disciplines scientifiques et techniques sont-elles plus adoptantes que les disciplines littéraires ?

    Dans le tableau ci-dessous, nous rappelons l’effectif des professeurs pour chaque discipline. Il est évident qu'il ne s'agit que d'ordres de grandeur et que la part calculée n’a pas prétention à être exacte, pour la simple raison que des abonnés de ces listes ne sont pas des enseignants du second degré, mais peuvent être des professeurs du supérieur, des enseignants d’une autre discipline, des inspecteurs, des amoureux de la discipline …

    L’adoption d’une liste est très variable d’une discipline à l’autre. La liste Inter-Es connaît une adoption significative : 9% de la population des enseignants de sciences économiques et sociales. On peut supposer que les menaces ayant pesées sur cette discipline (rumeur de suppression de l’option en seconde …) ont contribué à son succès. La technologie vient ensuite avec 5% d’abonnés parmi les enseignants, puis les disciplines littéraires avec un taux moyen d’adoption de 3% : lettres, philosophie, enfin, l’économie et gestion (2%), les mathématiques au collège et la physique (respectivement 1%).

     

    Tableau 1 Adoption des listes par les enseignants en mars 1999

    Liste

    Discipline

    Nombre d'abonnés en mars 1999

    Nombre de professeurs dans la discipline

    Part des abonnés parmi les professeurs

    E-teach

    Anglais

    75

    nc

     

    Ecogest

    Economie et gestion

    275

    15351

    2%

    Infolycee

    Informatique (lycée)

    209

    nc

     

    Inter-es

    SES

    313

    3466

    9%

    Maths

    Mathématiques au collège

    260

    25217

    1%

    Pagestec

    Technologie

    634

    14011

    5%

    Philoliste

    Philosophie

    119

    4140

    3%

    Physic

    Physique (collège)

    nc

    4650

     

    Physique

    physique (lycée et collège)

    145

    18493

    1%

    Profs-l

    Lettres (lycée)

    374

    14893

    3%

    Indication : nc = non communiqué
    Source : Le nombre d’abonnés est issu de nos propres relevés ou communiqué par les modérateurs. Le nombre de professeurs est tiré de " Les enseignants du second degré dans les collèges et lycées publics en 1997-98 ", Note d’information, n°99-11, avril 1999, Ministère de l’éducation nationale, de la recherche et de la technologie.

    L’adoption n’est toutefois pas un phénomène statique. Il convient donc de s’intéresser à son évolution dans le temps.

    Au total, l’hypothèse selon laquelle les disciplines les mieux armées par rapport à l’informatique et à la technique seraient privilégiées dans l’usage de cet outil n’est pas vérifiée. Les disciplines littéraires sont bien représentées et ont des listes actives.

    On peut noter que les plus fortes adoptions correspondent également à des disciplines qui connaissent souvent des bouleversements (réforme, remise en cause …), bref dont la légitimité fait souvent l’objet de discussion. Ce fait incite probablement les professeurs à s’abonner à une liste pour connaître et s’exprimer sur ces bouleversements.

    Quel est le profil des enseignants usagers de ces listes de diffusion ? Peuvent-ils être considérés comme des " experts " de l’informatique ?

              Des usagers de l’informatique personnel et pédagogique ?

    L’expertise en informatique joue-t-elle un rôle dans le processus d’adoption d’une liste de diffusion ? Nous avons défini cette expertise comme l’usage de l’informatique à des fins personnelles et pédagogiques.

    Nous avons demandé aux abonnés d'indiquer quel était leur usage de l'informatique en tant qu'outil pour soi (la préparation des cours, par exemple) : le traitement de texte occupe la première place (96 % des 303 répondants déclarent l’utiliser), le Web est classé en deuxième position (78 % des répondants), le courrier électronique n’arrive lui qu’en sixième position (39 %), alors que par définition, tous les répondants sont abonnés à une liste de diffusion concernant leur discipline scolaire. Cela n’est pas sans poser des questions sur la perception de ces listes comme outil professionnel.

    La hiérarchie des outils informatiques n’est plus la même quand on étudie l’usage en classe. Le traitement de texte reste un classique à égalité avec les logiciels spécifiques aux disciplines. Puis, le tableur apparaît avec 54 %. Le Web n’arrive plus qu’à la cinquième position (39 %). L’usage pédagogique de l’informatique peut être très différent selon les disciplines, en fonction de sa prescription ou non par les programmes officiels.

    L'usage de l’informatique en classe est un usage relativement intensif, 50% des répondants déclarant utiliser régulièrement l'informatique en classe.

    Comment les abonnés ont-ils eu connaissance de l'existence de ces listes ? Le mode d’entrée en contact par Internet est assez fréquent puisqu’il regroupe 49% des réponses (36% des répondants ont découvert la liste par un site Web, 13% par l’annuaire du CRU : Francopholistes). La deuxième source d’information reste les collègues (28%) loin devant la formation (4%).

               Conclusion  concernant l’adoption.

    La création des listes de diffusion concernant une discipline scolaire a procédé du besoin d’échanger, de partager des ressources, des savoirs, des informations. Ce besoin semble très lié aux conditions d’exercice de cette profession. Ces listes connaissent des succès divers tant en termes d’adoption, qu’en termes d’échanges réels. Il semble hasardeux d’en donner les facteurs clés de succès, tant de variables devant être prises en compte : dynamisme des modérateurs, volonté de l’institution de développer ce média et son usage, formation, publicité, taille du groupe déjà constitué, …

    La culture de chaque discipline semble jouer un rôle dans le mode de prise de connaissance de ce média : bouche à oreille, navigation sur Internet, supports écrits traditionnels, le mode privilégié variant significativement d’une discipline à l’autre.

    Les abonnés ne semblent pas représentatifs de leur discipline, mais bien plutôt de la population des Internautes français. Ceci nous amène à supposer que les abonnés de ces listes de diffusion sont des " innovateurs " qui devraient être suivis par leurs collègues, à condition que les barrières par rapport à l’informatique soient vaincues. Ces usagers sont effectivement des grands consommateurs d’informatique à titre personnel, quelle que soit leur discipline.


    La participation

    Des questions ouvertes nous ont permis de mieux cerner les motivations des abonnés à participer (" Si vous envoyez des messages, précisez vos motivations … ") ou au contraire à ne pas participer aux échanges sur la liste (" Si vous n’envoyez pas de message, pouvez-vous en indiquer les raisons ? "). Nous avons réalisé une analyse de contenu des réponses fournies et avons dégagé des grands thèmes, que nous allons reprendre ici, en les classant de plus fréquent au moins fréquent.

     

    Pourquoi participer ?

    Le premier motif, en termes de fréquence, est celui de la participation pour demander quelque chose ou répondre à une demande. Quelles sont dans les deux cas les motivations ou les conditions de participation ?

    Répondre

    Les raisons ou les conditions dans lesquelles les abonnés répondent peuvent être variées.

    L’enseignant-abonné peut répondre :

    1. parce que le sujet présente un intérêt pour lui,
    2. parce qu’il a confiance dans ses compétences ou ses connaissances,
    3. parce que la réponse n’entraîne pas un coût important,
    4. parce qu’il a le sentiment d’être utile …,
    5. parce qu’il conçoit sa réponse dans une logique de don contre-don.

    Certains abonnés constatent qu’ils " répondent " davantage qu’ils ne " demandent " quelque chose à la liste.

    Demander

    Les demandes sont le deuxième motif donné à la participation. Les demandes prennent souvent la forme d’une demande d’aide. Cette aide peut porter sur un sujet précis ou plus vague ou bien encore lorsque la réponse n’a pu être obtenue par un autre moyen.

    Mais les listes de diffusion ne sont pas seulement un espace où peuvent se poser les questions et où on fournit des réponses, elles sont aussi dans une moindre mesure un espace de communication. Cette communication peut prendre trois formes : faire savoir, réagir ou interagir.

    Faire savoir

    Ce thème n’insiste pas sur la communication en tant qu’échange, processus interactif, mais plutôt comme mise à disposition d’informations auprès des abonnés de la liste.

    Là encore, pour certains abonnés le partage est l’essence même des listes de diffusion et d'Internet en général. Il peut s’agir de partager :

    • une information jugée intéressante ou bien sa propre production,
    • ses connaissances,
    • ses centres d’intérêt,
    • ses expériences pédagogiques,
    • ses ressources (site Internet …).

    Réagir

    On intervient pour signaler un désaccord soit sur le fond d’un message, soit sur sa forme : on réagit aux excès, aux propos outranciers.

    Interagir

    Les listes de diffusion sont dans une moindre mesure vécues comme des espaces interactifs. Pour certains abonnés, cette conception des listes de diffusion est une évidence, qu’on ne saurait oublier sans perdre l’essence même de la participation à une liste de diffusion. Il s’agit de participer aux discussions, aux débats, d’affirmer ses convictions, de s’exprimer. Mais cette participation doit être raisonnée, ne pas parler pour ne rien dire.

    C’est également un moyen de garder un contact, de rompre l’isolement, que la solitude soit réelle et liée à l’éloignement - exercice à l'étranger, congé maladie ou maternité - ou bien due à un certain mal-vivre dans l’établissement d’exercice.

    D’autres, sans être modérateur de la liste, se préoccupent du maintien de l’activité sur la liste en relançant les discussions.

    Aider

    Il ne s’agit plus seulement de répondre ou de partager, mais d’avoir un rôle plus actif envers les collègues en difficulté. On peut souhaiter répondre " aux appels aux secours ", ou à ceux qui " crient au secours ". On peut vouloir aider les " collègues en difficulté ", " aider un collègue " ou de façon plus générale " aider les autres ".

    Affirmer une identité

    Beaucoup plus rares sont les motivations concernant l’identité professionnelle : il s'agit d'affirmer son appartenance aux corps des enseignants de telle matière.

    Conclusion partielle concernant la participation

    La conception majoritaire des listes de diffusion pour les enseignants ayant répondu à l’enquête est celle d’un lieu où on peut faire des demandes et obtenir des réponses. On peut penser que le premier motif évoqué par P. Kollock se retrouve ici : l’espoir de recevoir des informations et de l’aide en retour, même si très peu évoquent la réciprocité dans leur réponse.

    La participation est soumise à une autoévaluation de ses compétences et à une forme d’autocensure. On ne répond que lorsque l’on est sûr de la justesse de sa réponse. Il semble donc qu’il y ait un souci de ne pas induire un collègue en erreur, mais également le souci de préserver sa réputation de personne fiable et compétente.

    De plus, dans la plupart des cas, on ne répond que si on n’a pas à faire d’effort pour trouver la réponse. Autrement dit, " répondre " ne doit pas entraîner de coûts, que ceux-ci soient symboliques (réputation) ou en termes de temps (ne pas avoir d’effort à fournir).

    Enfin, certains participent en ayant le sentiment d’être utile ; utiles aux collègues en difficulté (aider), utiles à la liste (animer la liste). D’autres y trouvent un " réconfort ", la liste constituant " une grande salle des profs virtuelle, plus chaleureuse et plus intéressante que celle de nos établissements ".

    Ce qui est le plus remarquable est que les listes de diffusion ne semblent pas perçues principalement comme un lieu de communication interactive, mais plus comme un espace de communication déclarative : on fait connaître ses propres réalisations (sites, …), ses expériences, les informations trouvées sur le Web ... ou comme un espace de communication réactive : on réagit aux outrances, là encore, on se veut utile à la liste, en étant en quelque sorte le gardien du bon usage de la liste.

     

    Pourquoi ne pas participer ?

    Comment les enquêtés expliquent-ils leur non-participation, alors même qu’ils ont fait la démarche de s’abonner à une liste ? Le manque de temps est l’argument le plus facile à donner, d’autres évoquent le fait qu’ils n’en aient pas eu besoin. On retrouve la logique de l’économie des biens publics et du passager clandestin, les individus profitent d’un bien collectif, mais sans en supporter les coûts. Nous ne reviendrons pas sur ce motif. Étudions les autres raisons invoquées.

    Le contenu des messages et de la liste.

    Les abonnés sont déçus par les échanges sur les listes, soit par la forme, soit par le fond.

    Ils jugent de nombreux messages inutiles : " beaucoup de scories", " je ne veux pas saouler les collègues avec des messages inutiles comme cela est souvent le cas ", " Pas la peine d'augmenter le bruit de fond inutilement ", " … je trouve les débats futiles à 95% ".

    Il semble aussi que des enseignants se soient " trompés " dans leur abonnement, le contenu de la liste ne correspondant pas à leur activité, mais souhaitent rester abonnés. On peut supposer que même si l’objet de la liste ne correspond pas à leur activité, ils trouvent un intérêt dans les échanges de ces listes.

    Certains expriment une déception par rapport à la liste, car la réciprocité attendue ne s’est pas produite. Pour d’autres leur liste manque de tolérance. Finalement, certains critiquent le fonctionnement même de la plupart des listes, en particulier le fait que les messages soient publics, puisque accessibles par les archives de la liste, et donc offerts aux " profanes " ignorants de l'histoire de la discipline, des enjeux et de ce fait incapables de comprendre les discussions.

    Un sentiment d'incompétence

    Le sentiment d’incompétence ou de malaise peut être ressenti par rapport au média lui-même et à la difficulté de cette " discussion " qui n'en est pas une ou par rapport à ses compétences professionnelles. Certains abonnés se trouvent peu performants, pensent avoir des interrogations trop naïves pour intéresser le plus grand nombre, ou bien avouent une " timidité professionnelle ".

    Etre débutant

    Ce thème rejoint le précédent, on ne sent pas autorisé à prendre la parole car on s’estime débutant, par rapport à l’usage de la liste, d’Internet ou de l’informatique et on préfère d’abord observer ce qui se passe sur la liste, ou bien débutant par rapport à l’activité professionnelle et n'ayant donc pas de nombreuses ressources pédagogiques à partager par exemple.

    S’abonner mais ne pas participer.

    Comment les abonnés expliquent-ils eux-mêmes leur comportement de " lurker ", ou de passager clandestin, à savoir profiter des échanges des autres, sans en supporter les coûts ?

    Pour certains, ce média permet aux personnes éloignées de leur activité professionnelle de se maintenir " dans le bain ". Pour d’autres, c’est l’occasion de se tenir informé des évolutions de la discipline. D’autres encore considèrent que ce comportement de " voyeur " est plutôt salutaire, à l’instar de ce qui se passe pour d’autres médias tels les lecteurs de journaux ne prenant pas systématiquement la plume pour écrire au courrier des lecteurs. La liste n'est donc pas ici perçue comme média coopératif, mais comme une lettre d'information classique.

    Conclusion partielle concernant la non-participation

    Il ressort de cette étude de la non-contribution à la liste de diffusion que plusieurs motifs peuvent être invoqués.

    Tout d’abord, les abonnés se sentent incompétents ou n’ont pas encore acquis les habitudes liées à ce mode de communication pour oser se lancer, n’ont pas encore acquis la performance technique liée à ce mode de communication. Le souci de la réputation semble prégnant. Mais il faut déjà être sûr de pouvoir apporter quelque chose de plus à la conversation pour prendre la parole.

    Certains constatent qu’ils sont débutants dans l’usage de la liste et disent être en période d’observation de son fonctionnement. On retrouve la phase de décision de E. Rogers, phase où l’individu s’engage dans des activités lui permettant d’adopter ou de rejeter l’innovation.

    Au total, la participation ou la non-participation semblent liées à la notion de compétence :

    • compétences dans la discipline : pouvoir apporter quelque chose à la discussion, être suffisamment sûr de soi pour " oser " communiquer son travail, ses pratiques …;
    • compétences dans la communication et les interactions : prendre la parole au sein d’un groupe où l’on ne connaît que très peu de membres, respecter la " netiquette ", les usages en vigueur dans le groupe ;
    • compétences informatiques : être capable d’envoyer un message à la liste, à un abonné ; ne pas confondre la liste et le robot ; insérer une pièce jointe… Bref, être capable d’utiliser cet outil sans faire d’impairs, visibles parfois par plusieurs centaines de personnes, qui se trouvent être des collègues.